ADSUM Major Jean-Guy Plante : une vie au service de la paix

12 novembre 2020 - Édouard Dufour, journal Adsum
Au fil des ans, les Casques bleus canadiens ont contribué au maintien de la paix dans de nombreux pays, bravant alors souvent l’adversité. L’Adsum s’est entretenu avec certains de ces vétérans au cours des derniers mois. Le major à la retraite Jean-Guy Plante, a dans ses bagages plusieurs missions des Nations unies, dont l’une au cœur de la crise rwandaise de 1994. Il est l’un de ceux qui nous ont accordé une entrevue.

Né le 13 février 1943, Jean-Guy Plante grandit à Saint-Félix, en Abitibi. À la fin de l’adolescence, inspiré par un cousin déjà enrôlé, il se présente à un centre de recrutement pour devenir policier militaire. Après s’être initialement entraîné avec les blindés à la Base Valcartier, ses efforts pour gagner de la masse musculaire lui font atteindre le poids minimal requis (à l’époque) pour devenir policier militaire.
Son premier déploiement comme casque bleu arrive en janvier 1964. Destination : le Congo. «Ce fut un véritable choc pour moi! Je provenais d’un petit village de 750 habitants. La chaleur était étouffante et je n’avais jamais vu autant de pauvreté! Il faut dire qu’il n’y avait pas d’Internet à ce moment et que nous avions seulement accès à la télévision en noir et blanc!», se remémore M. Plante.
Le Congo venait tout juste d’obtenir son indépendance de la Belgique et était en proie à une période de grande instabilité. Le jeune policier militaire est déployé dans la capitale du pays, Léopoldville, au sein d’un contingent de l’ONU. Son mandat consiste à patrouiller, à «dissuader les fauteurs de trouble» et à empêcher les représailles contre plusieurs citoyens belges qui vivent toujours au Congo. «Les Belges habitaient dans le quartier riche de la ville où il y avait de belles maisons et des fleurs. Par contre, l'extrême pauvreté était visible partout autour. Pour la première fois de ma vie, j’ai vu des enfants manger dans les poubelles. Contrairement au Canada, il n’y avait aucun filet social», explique-t-il.
Le vétéran raconte qu’un jeune enfant congolais, âgé d’environ six ans, se présentait chaque matin à l’entrée de la résidence où logeaient les militaires de l’ONU afin d’y recevoir quelque chose à manger. «Le corps de cet enfant était couvert de gales et d’infection. J’ai un jour décidé de l’embarquer dans mon jeep et de l’emmener à l’hôpital local. Les membres du personnel médical m’ont assuré qu’ils s’occuperaient du petit. Le lendemain matin, il était de retour avec les mêmes blessures devant notre porte. (…) Si tu n’avais pas d’argent, personne ne te soignait.»
De retour au pays, et suite à une affectation de cinq ans à Werl en Allemagne, Jean-Guy Plante effectue un retour à l’école, de soir. Après quatre années d’études, il est promu au grade de lieutenant. S’en suit alors pour lui une mission en Égypte et en Israël. À son retour, il est promu capitaine et devient commandant de la police militaire de la Base Valcartier. En 1985, il est promu major et est transféré au quartier général de l’Armée, puis à celui de l’Unité des enquêtes spéciales de la Police militaire à Saint-Hubert.

Mon but était alors de sensibiliser et d’éveiller la communauté internationale aux atrocités se déroulant dans ce petit pays africain oublié de tous​

Somalie
En janvier 1994, le Maj Plante est envoyé en Somalie. Il est nommé directeur de la division d’entraînement des Nations unies et responsable de la reconstruction de la police somalienne. «Avec d’autres casques bleus provenant de l’Inde, du Pakistan et du Cameroun, nous devions reconstruire le système policier en Somalie. Notre formation militaire était différente d’un pays à l’autre, mais nous avions tous le même objectif.»
Jean-Guy Plante constate une amélioration à l’égard du respect des droits de l’homme en Somalie grâce aux efforts de ses équipes sur le terrain. Quelque mois après son arrivée, il est cependant déployé d’urgence au Rwanda. L’avion du président rwandais vient d’être abattu en plein vol, ce qui devient l’élément déclencheur du massacre de près de 800 000 Rwandais, principalement des Tutsis et des Hutus modérés, en à peine trois mois.

Rwanda
Dès son arrivée au Rwanda en avril 1994, le Maj Plante se voit attribuer par le brigadier-général Roméo Dallaire, commandant de la Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda (MINUAR), le mandat de rejoindre une équipe pour chercher des personnes disparues au cœur du chaos. «Nous avons réalisé plusieurs sauvetages fructueux», souligne humblement l’ancien officier. Il a alors commandé une opération de grande envergure et très risquée se concluant par le sauvetage d’un père et de ses deux fils, après le massacre de son épouse et de ses filles.
M. Plante s’est plus tard vu décerner la Médaille du service méritoire du gouverneur général du Canada pour cet acte de bravoure. À la fin de la guerre civile, Radio-Canada a envoyé une équipe de tournage au Rwanda afin de reconstituer les étapes de ce sauvetage sous haute tension.
Au cœur du génocide, les yeux du monde se tournent rapidement vers le Rwanda. Les journalistes affluent dans le pays en quête d’informations. C’est à ce moment que le Bgén Dallaire demande au Maj Plante de devenir porte-parole militaire des Nations unies au Rwanda. «Je m'étais donné comme mission de faire sortir du pays les pires images du drame qui se tenait quotidiennement au Rwanda. Mon but était alors de sensibiliser et d’éveiller la communauté internationale aux atrocités se déroulant dans ce petit pays africain oublié de tous», raconte M. Plante. «C'est dans ces moments de détresse et d'impuissance, face à ces barbares dignes du Moyen Âge, que je me disais que les animaux tuent pour se nourrir, mais que ces gens tuaient pour s'amuser et éliminer un groupe ethnique», confie Jean-Guy Plante.
Chaque matin, il devait répondre de son mieux aux questions des journalistes internationaux, mais aussi veiller à les protéger, les nourrir, les loger, en plus d’assurer leur transport en zone hostile. «Nous pouvions accueillir jusqu’à une quinzaine de journalistes par semaine. Comme nous, ils avaient droit à une ration et à une bouteille d’eau par jour», se souvient M. Plante.
«Un matin, avec un groupe de journalistes, nous nous sommes rendus à une trentaine de kilomètres de Kigali. Des civils marchaient dans la poussière le long de la route. Ils n’avaient rien à boire ni à manger et plusieurs étaient blessés», raconte le Maj (ret) Plante. Après avoir indiqué aux journalistes qu’ils avaient quinze minutes pour photographier les lieux, il remarque soudainement une vieille femme épuisée accompagnant les autres marcheurs qui fuient les combats. «Cette femme faisait tellement pitié. Je suis allé chercher une bouteille d’eau de réserve à l’arrière de notre véhicule. Quand j’ai mis le contenant entre ses mains, elle l’a immédiatement donné à une jeune mère qui portait son bébé sur son dos!», relate avec émotion Jean-Guy Plante.
Quelques mois après le plus fort du génocide, il est chargé de mettre sur pied une compagnie de policiers militaires au Rwanda, formée de plus de 75 casques bleus provenant de divers pays. Il commande ces hommes jusqu'à son départ, le 16 avril 1995. Durant cette période, il coordonne également la mise en place d’une académie de police militaire au Rwanda dont la majorité des instructeurs sont des policiers militaires canadiens.

(…) ses collègues et lui ne pouvaient se servir de leur arme, sauf exception, que pour se défendre au Rwanda

Pourquoi?
À ce jour, le Maj (ret) Plante conserve toujours certaines photos d’archives du génocide rwandais. On peut y voir, sans filtre, les innombrables crimes alors commis dans le pays. L’ampleur de l’inaction de la communauté internationale au Rwanda a été dévoilée aux yeux du monde en 1994. Selon l'ancien militaire, les cinq pays membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU sont ceux ayant la capacité d’autoriser, ou non, une intervention pour assurer le maintien de la paix et la sécurité internationale. «Tout passe par le conseil de sécurité dont chacun des membres dispose d’un droit de véto sur les décisions pouvant être prises. Ils décident non seulement du mandat, de la durée, mais aussi du budget de chaque mission des casques bleus», soutient M. Plante.
Le vétéran se souvient que le conseil a pris la décision d’abaisser de 2500 à 300 le nombre de casques bleus au Rwanda, au moment critique où les hostilités augmentaient rapidement. Les casques bleus se doivent de suivre des règles d’engagement très strictes. À titre d’exemple, ses collègues et lui ne pouvaient se servir de leur arme, sauf exception, que pour se défendre au Rwanda.
«Après le génocide rwandais, le président des États-Unis de l’époque, Bill Clinton, s’est excusé. Tous les gouvernements disaient alors “plus jamais” en parlant du génocide au Rwanda», stipule M. Plante. Cependant, rappelle-t-il, dans le cas du Rwanda, les pays ont attendu la fin des massacres pour les qualifier «du bout des lèvres» de génocide. «Lorsqu’un pays reconnaît qu’un génocide est en train de se produire, il a une obligation morale d’intervenir», souligne le vétéran. «Il y a quelques années, des massacres ont commencé au Burundi. Quelques pays se sont alors impliqués dans un travail en amont afin d’empêcher que la situation ne dégénère.»
Peu de temps après avoir pris sa retraite des Forces, en juillet 1995, le Maj (ret) Plante est embauché par les Nations unies comme haut fonctionnaire dans leur division de Sécurité internationale au Togo et par la suite dans divers pays d’Afrique.

J’ai serré la main du diable
En 2006, le Maj (ret) Plante est recruté comme conseiller militaire à la demande du réalisateur du film «J’ai serré la main du diable», inspiré du livre écrit par Roméo Dallaire. Alors qu’il ne doit rester que quelques jours au Rwanda, sa présence sur les différents plateaux de tournage devient rapidement indispensable et se prolonge de trois mois. 
Quelques heures avant son retour au Canada, Jean-Guy Plante est formellement invité à une rencontre avec le président rwandais Paul Kagamé, un homme d’état qu’il avait côtoyé à de maintes occasions, en 1994, au cœur du génocide. «Il s’est montré très chaleureux et j’ai eu l’occasion de lui montrer des photos d’époque de gens qu’il reconnaissait», commente Jean-Guy Plante. Pour lui, cette rencontre a été l’occasion de «boucler la boucle» concernant son passé au Rwanda. «En avril 1995, une année après mon arrivée, j’ai quitté un pays à feu et à sang. Par contre, durant ce séjour, j'ai eu l'occasion de revoir un Rwanda dynamique, en pleine reconstruction et qui réussissait tant bien que mal à panser ses blessures», estime l’ancien officier canadien.
Depuis sa retraite des Nations unies en 2004, Jean-Guy Plante a donné de nombreuses conférences à travers le Québec, autant à des adultes qu’auprès de jeunes étudiants. Il y a raconté le rôle des Nations unies et de la communauté internationale durant le génocide au Rwanda. Il a parallèlement contribué à divers documentaires pour la télévision.
Détenteur de l’Ordre du mérite militaire, le Maj (ret) Plante se voit décerner en 2012 la Médaille du jubilé de diamant de la reine Élizabeth II. Cette décoration rend hommage aux citoyens canadiens pour leur contribution importante au service du Canada, soit à l’intérieur ou à l’extérieur du pays, lorsque l’honneur rejaillit sur le Canada. En novembre 2019, le vétéran reçoit également la médaille de l’Assemblée nationale du Québec. En dépit de ses actions et de son parcours héroïque, Jean-Guy Plante ne se décrit pas comme un héros, mais bien comme «un simple militaire qui a fait de son mieux pour servir son pays».
 

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C’est lors de sa mission au Rwanda que le Maj (ret) Plante a eu l’occasion de créer des liens avec la population locale. (Photo courtoisie)