ADSUM Entretien avec un vétéran

15 octobre 2020 - Édouard Dufour, journal Adsum
Le sergent (ret) Martin Laperrière compte près de 25 ans de service au sein des Forces armées canadiennes (FAC). Il a participé à plusieurs déploiements outre-mer, principalement à titre de membre du 2e Bataillon, Royal 22e Régiment (2 R22eR). Voici le témoignage de ce vétéran, dix ans après avoir complété une dernière mission marquante en Afghanistan.

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Martin Laperrière a joint les FAC à l’âge de 20 ans, en 1993. Après un an de service, il devient fantassin et on l’assigne au 2 R22eR. «J’ai grandi aux États-Unis. Il y avait une fibre patriotique très présente et on pouvait souvent voir les militaires lors des défilés comme celui du 4 juillet. Depuis aussi longtemps que je puisse me rappeler, j’ai toujours voulu faire une différence, aider les gens et avoir un métier qui sort de l’ordinaire!», explique le Sgt (ret) Laperrière.
C’est en 1996, alors qu’il est jeune soldat, qu’on lui donne une première occasion de faire ses preuves dans le cadre de la Mission d’appui des Nations Unies en Haïti. Cet effort vise à créer un environnement stable dans le pays à l’approche d’une élection, ainsi qu’à créer un service de police indépendant.
Le Sgt (ret) Laperrière mène alors plusieurs patrouilles de sécurité, souvent à la nuit tombée, à travers les rues achalandées de la capitale du pays, Port-au-Prince. «C’est à ce moment que j’ai véritablement compris qu’il y avait d’autres cultures et d’autres façons de vivre», affirme le vétéran. Alors qu’il mène une patrouille au cœur d’un marché public haïtien, il observe un civil «éplucher» la peau d’un cochon inerte à l’aide d’une longue machette. Au moment où les regards du militaire et du civil se croisent, ce dernier place sa main libre au niveau de sa gorge en accompagnant le tout d’un sourire inquiétant. «J’ai immédiatement rapporté cet incident comme pouvant être une source de menace. On m’a plus tard informé que ce n’était pas un signe d’hostilité, mais plutôt une gestuelle connue localement qui permettait à l’homme d’indiquer qu’il avait faim!», raconte M. Laperrière. 
C’est grâce au soutien des membres de sa section de l’époque, plus particulièrement à celui de l’Adjuc (ret) Daniel Royer (alors caporal), qu’il a gagné en expérience et su garder son sang-froid lors de situations tendues. «Un jour, alors que nous assurions la sécurité d’une partie d’un aéroport haïtien, une pièce d’équipement sensible a été volée. Je me rappelle que la tension a rapidement augmenté. Nous avons fouillé en vitesse les carlingues d’avion et l’ensemble des bâtiments!», se souvient Martin Laperrière. Cet incident s’est heureusement conclu par la récupération de la pièce manquante grâce à la délation du coupable par un membre de sa famille.
M. Laperrière conserve de bons souvenirs de cette première mission. «En déploiement, on s’éloigne de la routine de 9 heures à 17 heures au bataillon. On apprend aussi à développer une synergie avec nos collègues et à décoder la société militaire. J’ai vu certains militaires recevoir à distance l’annonce que leur conjointe était enceinte! Notre équipe devient véritablement une deuxième famille.»

Bosnie
En 2001, le Sgt (ret) Laperrière est déployé en Bosnie. Le pays est alors en voie de reconstruction, après une guerre civile à motifs ethniques qui a ravagé son territoire pendant plusieurs années. Le Sgt (ret) Laperrière et ses collègues ont comme ordre de surveiller et de rapporter les activités illégales de contrebande et les actions subversives de certains groupes organisés criminels qui sévissent en Bosnie.
Les troupes canadiennes supervisent également le retour de plusieurs réfugiés à leurs domiciles, reconstruits grâce aux efforts d’aide humanitaire de la coalition internationale. «La situation était très complexe. J’ai appris la langue locale avant ce déploiement. Je pouvais donc lire les journaux et mieux comprendre l’évolution de la situation à mon arrivée en Bosnie», relate Martin Laperrière. 
Ce déploiement a été l’occasion pour lui de comprendre que certaines solutions, excellentes dans un certain contexte, ne sont pas optimales à d’autres moments. «Il y avait un projet de fournir des tracteurs neufs aux agriculteurs afin de relancer l’agriculture dans le pays. Après plusieurs jours, nous avons constaté que les tracteurs demeuraient immobiles dans les champs. Les agriculteurs n’avaient pas assez d’argent pour se procurer le carburant nécessaire pour faire avancer ces machines», raconte le Sgt (ret) Laperrière.
«Je crois que nous avons facilité le quotidien de beaucoup de gens pendant ce déploiement. En Bosnie, j’ai aussi vu une population extrêmement débrouillarde qui préférait apprendre à pêcher plutôt que de recevoir un poisson! Avec des ressources des plus limitées, la population était en mesure de créer des systèmes ingénieux d’aqueduc, de fournir de l’électricité à ses habitations et même de maîtriser des techniques avancées de maçonnerie», souligne Martin Laperrière.

Afghanistan
En 2004, à la suite d’une blessure au dos, le Sgt (ret) Laperrière effectue un changement de métier. Après quelques mois de formation, il devient opérateur du renseignement. On l’assigne à la cellule de renseignement (G2) du 5e Groupe-brigade mécanisé du Canada. «Le rôle du renseignement est de maintenir la connaissance situationnelle du commandant et de soutenir la planification des autres cellules», explique le vétéran. 
Au cours des années suivantes, jusqu’à son déploiement en Afghanistan en mars 2009, Martin Laperrière contribue à la préparation des troupes en recueillant une grande quantité d’informations provenant des militaires canadiens et alliés, ainsi que des autres partenaires du Canada se trouvant en sol afghan.
Ces informations concernent les trois éléments cruciaux du renseignement que sont la météo, les menaces et le terrain. «La météo affecte la visibilité, la mobilité et le moral des troupes. Le terrain a pour sa part une dimension humaine. Il faut par exemple absolument savoir si la population d’un secteur donné est hostile ou favorable à la présence de nos troupes. Le volet menaces du renseignement vise à identifier l’ennemi, ses capacités et son rayon d’action, mais aussi à détecter d’autres sources de danger potentiel comme des maladies infectieuses», précise M. Laperrière. Il ajoute que ces informations permettent au commandant d’évaluer pleinement le risque et de calculer les gains potentiels reliés au déploiement des troupes sur le terrain.

Surveiller les «angles morts»
En 2009, Martin Laperrière se joint à la cellule de renseignement de toutes sources, dans la province de Kandahar, en Afghanistan. En partenariat avec une équipe formée d’une centaine de spécialistes du renseignement, il veille à la sécurité des membres de son ancienne unité formant le Groupement tactique 2e Bataillon, Royal 22e Régiment. Son mandat principal est d’analyser les réseaux et les systèmes d’approvisionnement des talibans qui camouflent des engins explosifs improvisés (EEI) aux abords des routes et à l’entrée des bâtiments. Pour ce faire, il rassemble et entrecoupe les informations recueillies par la voie des airs et au sol par les troupes canadiennes, américaines, britanniques, australiennes et néo-zélandaises.
«Les talibans avaient leur propre cycle opérationnel. Ils recouraient à des techniques de déception, au secret, à l’encodage et ils ne respectaient aucune règle d’engagement. Ils devaient par ailleurs s’assurer d’avoir l’appui d’une partie de la population pour pouvoir traverser certaines zones», spécifie le Sgt (ret) Laperrière concernant les ennemis auxquels il faisait face. 
«En tant que spécialistes du renseignement, nous comptions énormément sur les troupes sur le terrain pour repérer certains détails, d’apparence anodine, qui s’avéraient souvent les derniers morceaux d’un casse-tête pour détecter une menace imminente. Il s’agit du principe du soldat capteur», explique le vétéran. À titre d’exemple, l’absence anormale de la population afghane dans un certain secteur, «à l’image des habitants d’une ville qui se cachent à l’approche d’un duel dans les vieux films western», pouvait indiquer aux troupes qu’une attaque imminente des talibans était à prévoir.
Au cours de son déploiement de huit mois en Afghanistan, Martin Laperrière collabore également avec des Rangers américains, membres de la force d’intervention PEGASUS. Grâce aux informations recueillies par les membres du renseignement, ces troupes mènent des raids par hélicoptère, la nuit venue, pour éliminer les talibans, détruire leurs caches d’armes et saisir les matériaux destinés à la fabrication d’EEI. Cette collaboration du militaire canadien est reconnue par le commandant américain de la force d’intervention PEGASUS qui lui remet un jeton (coin). 
Pour Martin Laperrière, cette responsabilité représente à la fois une source de fierté, mais aussi une pression mentale permanente. «Je connaissais personnellement beaucoup de membres du 2 R22eR qui ont été gravement blessés ou qui ont perdu la vie sur le terrain. Ils n’étaient pas seulement des visages pour moi. Lorsque j’assistais aux cérémonies de rapatriement des corps sur le tarmac de l’aéroport, je me disais toujours dans ma tête : regarde ce qui arrive quand tu échoues Martin», confie avec émotion l’ancien membre du 2 R22eR.

En tant que spécialistes du renseignement, nous comptions énormément sur les troupes sur le terrain pour repérer certains détails, d’apparence anodine, qui s’avéraient souvent les derniers morceaux d’un casse-tête pour détecter une menace imminente.

Encore aujourd’hui, il conserve en mémoire le visage et les sourires de ses camarades décédés : le major Yannick Pépin, le caporal-chef Charles-Philippe «Chuck» Michaud, le caporal Martin Dubé, le soldat Alexandre Péloquin et la cavalière Karine Blais. «Lorsque je repense à eux, mon premier réflexe est encore de leur demander pardon pour ne pas avoir été capable de les sauver. Je retiens leur courage et leur capacité à croire en quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes. Ils n’ont jamais hésité à venir en aide à des gens qu’ils ne connaissaient pas pour tenter de leur offrir un peu de la liberté dont nous jouissons tous les jours ici au Canada», raconte le Sgt (ret) Laperrière.

Défis mentaux
Martin Laperrière affirme que la crainte de commettre une erreur en fonction représentait un poids considérable qui rongeait les militaires en Afghanistan. «La personne avec qui tu discutais hier sur le terrain pouvait devenir ton ennemi aujourd’hui. La méfiance s’installe alors rapidement dans notre esprit», raconte-t-il. Le déplacement suspect d’un véhicule sur une route, la présence d'une personne qui refuse de montrer la paume de ses mains ou qui commence à courir pour aucune raison apparente sont tous des exemples donnés par le vétéran pour expliquer la pression mentale constante à laquelle les militaires canadiens étaient confrontés. «Sur le terrain, nous communiquions beaucoup entre nous pour repérer certains détails. Il fallait cependant accepter que nous ne puissions pas tout voir!», estime Martin Laperrière.

La vie après
Quelques mois après son retour au pays, en 2010, le Sgt (ret) Laperrière reçoit un diagnostic de blessure de stress opérationnel. «J’étais dans une prison mentale. Je vivais de l’anxiété sociale quotidienne. Sortir de chez moi devenait un défi. En quelques minutes, je devenais très fatigué et détrempé de sueur», confie l’ancien militaire. «Je m’isolais chez moi. À un certain point, ma maison est devenue ma base opérationnelle avancée. Je vivais aussi beaucoup de frustration reliée au fait de ne plus pouvoir me concentrer comme je le pouvais avant!», ajoute-t-il. «Après sept mois à côtoyer les côtés les plus déplaisants et méchants de l’humain en Afghanistan, ma façon de percevoir les gens avait changé. Pour ma propre protection et pour me rassurer, je préférais alors considérer tout le monde comme une source potentielle de danger», raconte le vétéran.

Remonter la pente
Après plusieurs mois à tenter de régler par lui-même ses problèmes, Martin Laperrière s’est finalement tourné vers des spécialistes en santé mentale et a bénéficié d’un soutien psychologique pendant plusieurs années. «Comme pour un tireur d’élite qui suit une formation pour améliorer la précision de ses tirs, j’ai décidé de consulter un psychothérapeute pour augmenter ma performance en tant que conjoint, père et ami!», illustre-t-il.
Pour Martin Laperrière, les militaires doivent livrer une performance de haut niveau comparable à celle des athlètes professionnels. Selon lui, les troupes devraient bénéficier de la même préparation mentale qui permet à ces sportifs d’atteindre l’excellence et de dépasser leurs limites. «Il faut savoir prendre soin de soi sans se culpabiliser et s’autoriser à parfois commettre des erreurs. J’accepte maintenant d’avoir changé au retour de cette mission. Ce changement n’est pas un signe de faiblesse, mais plutôt une nouvelle réalité avec laquelle je dois m'accommoder!», conclut en souriant Martin Laperrière, avant de souligner le soutien exceptionnel qu’il a reçu de sa famille au cours des dernières années.
 

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Haïti, Bosnie et Afghanistan, la carrière du sergent à la retraite Martin Laperrière a été remplie de défis. (Photo courtoisie)​