Ah, la barbe !

 
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24 octobre 2018 - Brigadier-général Jennie Carignan, commandant de la 2e Division du Canada et de la Force opérationnelle interarmées Est

Il est clair qu’au cours des dernières années nous avons connu une vague de changements successifs et rapides, des accommodements religieux aux bottes, en passant par le cannabis et le port de la barbe.



«Les raisons de laisser pousser la barbe ou de la raser sont aussi multiples que variées.»
Photo : 2 Div CA


Les questions d’apparence individuelle et de tenue sont des enjeux extrêmement importants pour une force militaire qui se dit légitime et professionnelle. En effet, ne sont-ils pas des éléments qui nous différencient des organisations criminelles ? Ce sont notre tenue et notre apparence qui permettent aux citoyens – ici et ailleurs – de nous identifier en tant que représentants canadiens. La question se pose alors : est-ce que des accommodements individuels remettent en question la discipline et le professionnalisme inhérents aux Forces armées canadiennes (FAC) ?  

Ceux de ma génération, qui ont évolué dans un environnement dans lequel les normes étaient moins remises en cause, perdent leurs repères. Où est-ce que ça va s’arrêter ? Une question tout à fait pertinente. Les nouvelles générations questionnent le statut quo. Elles veulent comprendre le pourquoi du comment. Elles remettent en question ce que nous avions considéré immuable, sacro-saint et intouchable. Des questionnements également légitimes.

Permettez-moi de m’attarder un instant au sujet de la barbe. À priori, il est étonnant de constater que la pilosité faciale puisse générer autant de discussion, d’intérêt et d’émotions. Mais à bien y penser, il n’y a rien de banal au sujet de cette végétation inanimée. Au fil du temps, la barbe a été tantôt signe de pouvoir, de virilité et de masculinité, et tantôt symbole de malpropreté, d’indiscipline ou marqueur de classe sociale. Les raisons de laisser pousser la barbe ou de la raser sont aussi multiples que variées.

Mais soyons plus sérieux et faisons un survol éclair de la riche histoire de la barbe au fil des siècles. Dans l’ère pharaonique, le rasage était synonyme de propreté, mais les pharaons portaient des barbes postiches1. À la suite du décès de Thoutmôsis II, sa compagne, qui voulait s’emparer du pouvoir, porta ainsi une barbe postiche2. En Grèce antique, la barbe s’affichait comme symbole de virilité3. Deux siècles avant Jésus-Christ, le général Romain Scipion l’Africain se rasait tous les jours4. Trois siècles plus tard, la barbe revenait à la mode lorsque l’empereur Hadrien l’arborait pour cacher les imperfections de sa peau. Sous le règne d’Alexandre le Grand, les soldats devaient se raser avant une bataille, pour éviter que les soldats ennemis ne puissent s’agripper à leur barbe. Beaucoup plus récemment, la barbe était à la mode parmi les soldats britanniques durant la Guerre de Crimée (1853-1856) ; la barbe avait apparemment le double avantage d’avoir la cote et de protéger le visage du climat5. Au début du 20e siècle, la barbe était considérée un enjeu de santé publique en ce sens qu’elle pouvait abriter la tuberculose et d’autres maladies6. Finalement, l’arrivée des révolutionnaires rasoirs à lames jetables favorise le retour du balancier vers le visage rasé, qui est rendu obligatoire aux soldats pour assurer l’étanchéité des masques à gaz durant la Première Guerre mondiale7.

Quant au CANFORGEN au sujet de la barbe, le texte explique que la politique originale de la barbe n’est pas alignée avec les exigences de l’efficacité opérationnelle. Plus clairement, le texte signifie que le port de la barbe n’aura pas d’effet sur la disponibilité opérationnelle, dans la mesure où les commandants conservent le droit d’imposer des restrictions s’ils les considèrent nécessaires. En outre, le texte indique que le changement de politique offrira aux membres des FAC « une plus grande liberté de choix personnels concernant leur apparence » et un niveau de « confort des militaires dans des conditions opérationnelles et climatiques variées ». Certains se rappelleront du temps où on ordonnait de rouler ou dérouler nos manches à une date prédéterminée, peu importe la température.

Dans une optique plus large, le CANFORGEN nous fait réfléchir à ce qui est nécessaire pour répondre aux exigences opérationnelles. Nous sommes tous d’accord que la discipline est essentielle au soldat professionnel. Mais qu’est-ce que la discipline ? Pour moi, c’est de faire les choses pour les bonnes raisons. Est-ce qu’un visage rasé et des cheveux courts garantissent la discipline ? En Somalie, les visages étaient rasés, le cannabis était illégal, les bottes venaient de l’approvisionnement et pourtant notre éthique professionnelle a été déficiente, menant à un chapitre pénible de notre passé. La barbe rasée, l’absence de cannabis et les bottes uniformes ne sont pas garants d’une éthique à toute épreuve.

Mais ça s’arrête où ? À quand les cheveux longs et les boucles d’oreilles pour messieurs ? Je ne saurais dire. Cependant, remarquons que nous avons déjà beaucoup de militaires qui les arborent et qui s’acquittent – apparemment sans problème – de leurs exigences opérationnelles et professionnelles.

La discipline et l’ethos militaire restent indissociables du professionnalisme. Si nous ne définissions ce professionnalisme que strictement en fonction d’une tenue et d’une apparence complètement uniformisées, nous avons peut-être fait fausse route et mis l’accent sur les mauvais éléments – sinon nous devrions tous mesurer 6’, peser 200 lbs et avoir les cheveux blonds. Je suis d’avis que notre professionnalisme est ancré beaucoup plus profondément et qu’une certaine latitude de « choix personnels concernant notre apparence physique » est tout à fait compatible avec la profession des armes et les normes de la société que nous défendons.

En conclusion, devant les changements qui ont été récemment annoncés, je fais le pari de la confiance. Le pari que la 2e Division du Canada saura s’adapter aux réalités sociales du 21e siècle. J’ai confiance que nos militaires sauront s’adapter sans compromettre leur disponibilité opérationnelle ; qu’ils sauront gérer la consommation du cannabis, tout comme ils savent gérer la consommation d’alcool et savent adopter de saines habitudes de vie. Qu’ils pourront démontrer du professionnalisme et une apparence soignée comme ils le font déjà. J’ai confiance. Forts Fiers Prêts.


Références :
1, 2, 4 : "Facial hair's formative years: what the Vikings and Romans did for male grooming"
3 : "Wiki barbe : histoire complète de la barbe"
5, 6, 7 : "A Hair-Razing History of the Beard: Facial Hair and Men’s Health from the Crimean War to the First World War"